Le Marasme des Oréades

C’est un des champignons les plus populaires et appréciés en Berry. Cette popularité lui valut une pléiade de noms vernaculaires, des plus poétiques aux plus terre à terre – ambivalence nominale qui préfigure une ambivalence de comestibilité.

Examinons ces noms. Du binôme latin Marasmius oreades (Bolton : Fries) Fries, naquit le poétique Marasme des Oréades. Bien que le mot marasme exprime au propre la maigreur, la consomption, et au figuré l’apathie, la stagnation, nous nous laissons emporter par le chant des Oréades, ces nymphes des forêts et des montagnes.

Quant aux termes de Mousseron d’automne et de Faux-mousseron qui le désignent, ils jettent un nuage de confusion tant sur le véritable Mousseron, notre Tricholome de la Saint-Georges – vernal, robuste et fleurant bon la farine fraîche – que sur notre maigre champignon lui-même, qui vient aussi bien au printemps qu’en été ou en automne pourvu que les conditions climatiques lui soient favorables.

Le terme de Pied-dur, bien connu en Berry, traduit la consistance élastique-tenace de son pied, qui résiste à la torsion.

En quoi ce délicieux champignon est-il problématique ? Eh bien parce qu’il pousse en mélange dans l’herbe avec des champignons extrêmement toxiques : inocybes, clitocybes blancs et petites lépiotes rosissantes. En d’autres termes, l’excellent Marasme des Oréades est un des champignons qui envoient le plus de gens à l’hôpital chaque année, non point par quelque perfide toxicité, mais parce qu’il est régulièrement confondu avec des espèces vénéneuses, dont il sera question dans la prochaine chronique.

(18 juillet 2019)

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La Calvatie en outre

Non, ce n’est pas une coquille. Il est bien question de calvatie – et non de calvitie – bien que les deux termes se rejoignent en une convergence de sens : cette sorte de vesse-de-loup ressemble à un crâne chauve.

Le mycologue français Pierre Bulliard (1752-1793), quant à lui, y perçut une outre, et le nom actuel de notre champignon : Calvatia utriformis (Bulliard : Persoon) Jaap, est un mélange de ces deux métaphores Ce gastéromycète porta aussi le nom de Calvatie ciselée, eu égard à sa surface comme ciselée-sculptée de verrues pyramidales.

Il existe d’autres calvaties en Berry, dont les plus courantes sont Calvatia gigantea*, sorte d’œuf de dinosaure ou de ballon de rugby, selon l’inclinaison métaphorique, et Calvatia excipuliformis, qui ressemble à une grosse Vesse-de-loup perlée.

Les calvaties se différentient des vesses-de-loup vraies par la présence de deux peaux différenciées : l’exopéridium et l’endopéridium.

La Calvatie en outre sème çà et là ses œufs blancs au bord des routes et dans les pelouses. C’est toujours une joie enfantine que de les découvrir.

(11 juillet 2019)

*Calvatia gigantea (Vesse-de-loup géante de son nom vernaculaire), est la seule vesse-de-loup au sens large qui mérite les honneurs de la cuisson (voir la chronique dans L’Écho du Berry du 15 octobre 2015).

L’Epipactis des marais

Une des fascinations exercées par les orchidées tient sûrement à leur anthropomorphisme fréquent.

Elles ne se contentent pas de ressembler à des animaux : singe, bécasse, grenouille, papillon, bombyx, abeille, bourdon, guêpe, mouche, moucheron, moustique, araignée… elles évoquent aussi des humains : d’une manière morbide quand il s’agit d’homme-pendu, mais de façon plus réjouissante quand elles suggèrent un visage1. Ainsi, notre Epipactis palustris (Linné) Crantz est-elle un troublant mélange de visage humain et de lémurien, avec ses grands yeux hypnotisants comme sortis du fond d’une caverne.

À l’heure où la notion de biodiversité commence à entrer dans les consciences, à être perçue comme l’une des merveilles du monde, la rencontre avec cette rare orchidée est bouleversante : comment cette fleur2, inféodée aux marais alcalins, fragile comme la Rose du Petit Prince… va-t-elle résister à la folie compulsive de l’asséchement des zones humides ?

(4 juillet 2019)

1Les orobanches sont encore plus douées que les orchidées pour mimer toutes sortes de visages humains.

2L’Epipactis des marais est menacée de disparition en France. Elle est protégée en région Centre (voir l’Atlas de répartition des orchidées de l’Indre, édité par Indre Nature).

Une récurrente surprise

Ce bolet creuse dans la mémoire profonde du mycologue.

Quand celui-ci le redécouvre, après une longue absence – en ce début d’été par exemple – il ne s’y attend pas. Il ne s’y attend au reste jamais. Frappé d’un trou de mémoire, il vacille soudain, mû cependant par la conscience claire qu’il connaît bien ce champignon, qu’il l’a vu et revu, mais qu’à chaque fois c’est la même chose : il est en proie à une éclipse amnésique.

Une fois ses esprits recouvrés, il se souvient : c’est Leccinum crocipodium ! C’est le raboteux à pores jaunes, qui fait figure de vilain petit canard – donc facile à reconnaître – dans le groupe complexe des raboteux à pores blancs. Son pied élancé et cylindrique, couvert de mèches, dur et coriace, ne trompe pas sur son appartenance. Son chapeau, ayant bénéficié des pluies et des ciels couverts de ces derniers temps, n’est pas craquelé comme à l’accoutumée : il est d’un beau jaune ocre uniforme ; sa marge, imbibée de noir d’encre, témoigne de la propension de ce bolet au noircissement.

Leccinum crocipodium (Letellier) Watling porte la couleur de son pied (safran à jaunâtre) dans son nom. D’autres noms, assez judicieux, furent attribués à ce champignon : Boletus tessellatus (Bolet craquelé), Boletus nigrescens (Bolet noircissant), et Leccinum luteoporum (Leccinum à pores jaunes).

Réputé comestible autrefois, ce bolet est désormais à éviter. Son noircissement peu appétissant à la cuisson, accompagné parfois de relents iodés, incite à le laisser dans la nature, sous les chênes, plutôt qu’à le consommer.

(27 juin 2019)

La Laîche à épis distants

La distance, l’éloignement, l’étirement sont des paramètres qui titillèrent les carexologues – comme si ceux-ci, mis à rude épreuve par des groupes compliqués à épis plus ou moins distants, malmenés par des espèces rebelles aux épis aléatoirement éloignés les uns des autres – éprouvaient quelque besoin de distance, de distanciation avec les objets de leur étude.

Trois carex portent la marque de la distance dans leur nom : Carex remota, littéralement Carex à épis espacés, Carex extensa (laîche dont l’épi inférieur est très bas, et de surcroît longuement pédonculé, ce qui l’éloigne encore davantage), et notre Carex distans Linné, chef de fil d’un groupe complexe à épis distants les uns des autres.

Ajoutons à ces carex dûment nommés ceux des groupes divulsa et flava, aux aléatoires variations de distance entre les épis, et une curiosité telle que nous en offre Carex halleriana, avec son épi femelle de la base se balançant solitaire au bout d’un long pédoncule… puis finalement la plupart des laîches où la distance entre les épis est toujours un critère délicat à prendre en considération.

Carex distans, proche de Carex hostiana, également présent en Berry, se différencie de ce dernier, entre autres, par sa poussée en touffe, son écaille femelle mucronée et sa prédilection pour les bas-marais alcalins. Ainsi trouve-t-il un habitat de choix autour de l’Étang Vieux, en Brenne, à côté d’autres raretés tels le Marisque, le Choin noirâtre et la Laîche jaunâtre.

(20 juin 2019)

La Flamme d’eau

La Renoncule flammette nous interpelle par son nom : Où est la flamme ? De quelle flamme s’agit-il ? Quelle flamme nous jette-elle aux yeux ?

Autant de questions qui trouvent un élément de réponse quand, les pieds dans le marécage, en une ambiance quasi fluorescente, nous assistons aux décochements flammés et anarchiques des feuilles lancéolées dans le feu d’artifice des boutons d’or.

Deux autres noms vernaculaires de la plante retiennent notre attention : l’un digne d’un livre pour enfant : la Grenouillette (rappelons que le mot renoncule dérive du latin rana : grenouille), l’autre mystérieux : la Petite douve.

Une douve (du mot grec dokhê : récipient, réservoir), est dans son acception première un fossé rempli d’eau entourant et protégeant en général un château.

Sur les bords d’une douve, peuvent croître notre Petite douve : Ranunculus flammula Linné, ou la Grande douve : Ranunculus lingua, et ces douves botaniques peuvent alors être considérées comme des synecdoques*. La partie (ici la plante) est nommée pour le tout : le fossé rempli d’eau, la douve.

Le port ascendant ou étalé de notre bouton d’or, ses tiges creuses, ses feuilles inférieures ovales et pétiolées, les supérieures sessiles, lancéolées-linéaires, les fleurs disposées sur de longs pédoncules, et les akènes renflés à bec court, parachèvent le portrait de notre Renoncule flammette.

(13 juin 2019)

*C’est aussi une synecdoque qui opère quand on appelle douve une planche (la partie) servant à fabriquer un tonneau (le tout, le récipient).

Le Populage des marais

Le Populage des marais nous apparaît comme le plus gros des boutons d’or.

Botaniquement parlant, il se différencie cependant des renoncules jaunes par ses fruits secs qui ne sont pas des akènes, mais des follicules se fendant sur un côté.

Tout en lui luit : ses grosses fleurs d’or en corbeille, et ses feuilles en cœur comme vernissées – caractère renforcé par une intégrale glabréité.

Son nom scientifique : Caltha palustris Linné, demeure obscur (Caltha aurait désigné à l’origine le Souci des champs : Calendula arvensis). Son nom vernaculaire est en revanche limpide : il nous renvoie au peuplier (populus), aux peupleraies humides, gorgées d’eau, favorables à l’implantation de notre plante.

Le Populage des marais est potentiellement menacé par les drainages et l’asséchement des zones humides. Heureusement qu’il possède un certain don d’ubiquité – mégaphorbiaies, magnocariçaies*, roselières, bords des étangs et des rivières, prairies mouillées, peupleraies, aulnaies-frênaies sont autant de lieux qui lui conviennent – et qu’il se montre relativement tolérant à l’eutrophisation des milieux. Ainsi enchante-t-il une multitude d’endroits humides du Berry.

(6 juin 2019)

*Mégaphorbiaie et magnocariçaie sont deux noms magnifiques de la botanique. Le premier désigne une formation de hautes herbes et fleurs sur sol riche et humide, le second un peuplement de marais ou bas-marais dominé par les grands carex.