Lepista panaeola

L’épithète de ce champignon : panaeola : textuellement tout nuancé, bigarré, diapré, est à la hauteur du trouble qu’il nous procure lorsque nous essayons de définir tant sa couleur, que sa texture et sa lumière.

Voyageons d’abord au pays des mots enchantés que sont nuancé, bigarré, diapré – auxquels nous pouvons ajouter bariolé, chamarré, jaspé, marbré, moiré

Nuancé tire son origine des nuages, diapré des draps fleuris, eux-mêmes comparés à des jaspes – ces pierres finement rubanées, teintées de vert, de rouge, de brun ou de noir –, bigarré a peut-être à voir avec le frelon nommé bigar en languedocien, bariolé est un assemblage de deux mots de l’ancien français : barré et riolé, tous deux dans le sens de bigarré ; chamarré descend de l’espagnol zamarra : vêtement de berger (sûrement rapiécé-bariolé), et moiré de l’anglais mohair : étoffe en poils de chèvre angora aux chatoyants reflets…

Lorsque nous essayons de décrire la couleur, la texture et la lumière du chapeau de notre champignon : Lepista panaeola*, nous naviguons et nous nous perdons, tantôt dans un magma brunâtre et tremblotant, bigarré d’un glacis blanchâtre, tantôt en effleurant un givre blanc, posé tel un arachnéen suaire dans lequel de grosses guttules brunes se sont incrustées en séchant.

Les lépistes de la photo – appelées aussi Argouanes à l’instar du Pleurote du Panicaut – attendent tapies dans l’herbe, chaque jour de cet automne, la sortie des écoliers vellois.

(5 décembre 2019)

*Son nom actuel – beaucoup moins poétique – est Lepista luscina (Fries : Fries) Karsten (du latin luscus : borgne, en référence aux spores uniguttulées… qui paraissent n’avoir qu’un œil.

Le Paxille enroulé

La toxicité d’un champignon ne se révèle en général que le jour où celui-ci provoque un empoisonnement.

Tel est le cas édifiant du Paxille enroulé, d’autant plus troublant que c’est un grand mycologue allemand : Julius Schäffer, qui en fit la triste expérience en 1944 : il mourut après avoir consommé des Paxilles enroulés – champignons pourtant considérés comme comestibles et même fort appréciés à cette époque.

Depuis, la liste des champignons toxiques – voire mortels – n’a eu de cesse de s’allonger… et ce n’est pas fini ! L’exemple récent le plus spectaculaire est celui du Tricholome équestre, vendu sur les marchés dans le sud de la France sous le vocable de Bidâou… jusqu’en 1992 où il se révéla responsable d’intoxications mortelles par rhabdomyolyse.

Revenons à notre Paxille enroulé : Paxillus involutus (Batsch : Fries) Fries. Feutré-soyeux dans la prime jeunesse, à marge cannelée longtemps enroulée vers les lames, il devient visqueux avec l’âge et arbore cette teinte que les mycologues qualifient de brunâtre olivacé sordide. Les lames molles se maculent de brun rouille, et se détachent facilement de la chair comme les tubes des bolets.

C’est un champignon extrêmement commun en Berry, tant sous les feuillus que sous les conifères. Si vous avez des bouleaux dans votre jardin, ils sont souvent accompagnés de l’Amanite tue-mouches… et du Paxille enroulé.

(28 novembre 2019)

Le Sarcodon écailleux

Étrange rituel de champignons-boucliers noir goudron, frisotés-écailleux, dans les mousses d’une pinède sablonneuse de la forêt de Vouzeron, en compagnie du Tricholome équestre et du Cortinaire muqueux.

Champignons âprement nommés : Sarcodon squamosus – qui eussent pu l’être davantage eu égard à leur chapeau obscur cuirassé d’écailles rudes et dressées, et à leur hyménium beige grisâtre tapissé d’une armée de dents. Par ces écailles rêches et ces dents tournées vers l’intérieur, ils tiennent à la fois de la perche et du brochet.

Les sarcodons (du grec sarkos : chair, et odous : dent), sont de gros pieds de mouton à chair ferme et cassante, à chapeau souvent écailleux, et à spores brunes, gibbeuses et verruqueuses. Vingt sarcodons sont répertoriés en Europe.

La présence d’écailles dressées au centre du chapeau, d’hyphes bouclées, ainsi que l’habitat lié aux conifères permettent d’isoler deux espèces voisines : Sarcodon imbricatus, squameux jusqu’à la marge, à chair amarescente, associé aux épicéas sur sol calcaire en montagne, et notre Sarcodon squamosus (Schæffer)Quélet, à la marge non écailleuse mais seulement fibrilleuse, à chair douce, inféodé aux pins sur terrain acide.

(21 novembre 2019)

La Russule dorée

La Russule dorée suit l’Amanite des Césars dans ses pérégrinations vers le nord. On les rencontre en ce moment ensemble dans la forêt de Châteauroux.

Toutes deux se ressemblent étonnamment par leur brillance rouge et jaune : chapeau rouge vermillon, rouge-orange cuivré, lames jaune sulfurin vif, épais et matériel, chair sous-cuticulaire jaune d’or.

L’Oronge ou Amanite des Césars – grande, opulente, ronde et svelte, lourdement fardée, sublimement savoureuse – est incontestablement la reine, et les Russules dorées – à la silhouette simple de russules – les demoiselles d’honneur.

La Russule dorée : Russula aurea Persoon est comestible. André Marchand écrit que dans le Midi, elle est servie en purée sur des croûtons. Mais en Berry, elle est rare, et mieux vaut se concentrer sur l’Oronge, qui continue de répandre dans les bois sa délicieuse manne, pour le plus grand bonheur des chercheurs de champignons.

La Russule dorée peut être confondue, sous des aspects atypiques, avec d’autres russules rouges à lames jaunes, douces ou piquantes, mais dans sa forme typique, aucun doute ne se glisse : le mycologue s’exclame : c’est une Russule dorée !

(14 novembre 2019)

Le Cortinaire olivescent

Rare, habituellement disséminé en petits îlots de deux-trois exemplaires dans les bois de feuillus calcaires ou acides, il abonde, jubile en cet automne copieusement arrosé après des mois, des années de sécheresses et de canicules répétées… comme bien d’autres de ses congénères Phlegmacium qui émergent d’une longue léthargie et exposent leur chapeau gluant aux lénifiantes douches pluvieuses de l’automne.

Les mycologues craignaient que les cortinaires, réduits au silence depuis des années, ne fissent plus leur apparition. Il n’en est apparemment rien.

Le Cortinaire olivescent est empreint d’un mystère : celui de l’olivescence – cette teinte mouvante et insaisissable, constamment sourdante et évanescente – tel un subtil parfum – qui infuse le chapeau, les lames, le pied et au plus intime de sa cortine et de sa chair.

Rien ne distingue Cortinarius olivascentium Henry de Cortinarius xanthochlorus Henry (nom actuel de notre cortinaire) – dont voici quelques compléments descriptifs : son chapeau visqueux, luisant, peigné de fibrilles innées, réagit en brun-roux à la potasse ; son pied jaune pâle ou vif est chaussé d’un bulbe marginé encotonné de mycélium blanc ; sa chair (insensible à la potasse), est vert citrin dans le pied et le bulbe, blanche dans le chapeau ; ses spores amygdaliformes, grossièrement verruqueuses, mesurent 10-13 x 6-7 microns.

Cortinarius xanthochlorus est actuellement observé dans la forêt de Lancosme, en Brenne, et dans les bois de Gireugne, sur la commune de de Saint-Maur, dans l’Indre.

(22 octobre 2019)

Note :

Comparons les descriptions de Cortinarius xanthochlorus et Cortinarius olivascentium.

D’abord dans le bulletin SMF de 1966, fascicule 1, pages 176 à 178 : article de Robert Henry, dans lequel Cortinarius xanthochlorus est une nouvelle espèce.

Ces deux cortinaires ont une cuticule d’un jaune-vert imprégné d’olive, qui s’assombrit avec l’âge au point de ressembler à Cortinarius atrovirens. Les lames et le stipe sont jaunes chez l’un comme chez l’autre, et la chair est pâle dans le chapeau et plus ou moins jaune dans le pied ; la chair de Cortinarius xanthochlorus est insensible à la potasse (la réaction n’est pas mentionnée pour Cortinarius olivascentium), et les spores sont identiques (11-13 x 6-7 microns) ; les milieux sont les mêmes : feuillus calcaires, mais aussi acidiphiles.

Dans l’Atlas des cortinaires, Pars XIV (André Bidaud, Xavier Carteret, Guillaume Eyssartier, Pierre Moënne-Loccoz, Patrick Reumaux), le constat est le même : le chapeau est chargé d’olivâtre, les lames et le stipe sont jaunes, la chair est blanche dans le chapeau et jaune dans le pied, insensible ou presque à la potasse (mais réaction violette à purpurine sur le chapeau), les spores sont identiques (10-14 x 6,5-7 microns), et leur milieu correspond à celui mentionné par Robert Henry : feuillus calcaires, mais aussi acidiphiles – ce qui correspond aux deux observations dans l’Indre : feuillus acides en Brenne, feuillus calcaires dans les bois de Gireugne.

En conclusion, Cortinarius xanthochlorus et Cortinarius olivascentium semblent être une même et seule espèce, comme le pensait Adrien Delaporte, et comme le supposent Guillaume Eyssartier dans Le guide des champignons , France et Europe, quatrième édition.

Le Pétale de terre

Après l’Étoile de terre, le Pétale de terre.

À n’en point douter, ces deux appellations traduisent l’étonnement des mycologues devant ces apparitions insolites : une étoile se trouve dans le ciel, ou à la rigueur dans la mer – mais non sur la terre – et un pétale orne une fleur, au-dessus de la terre.

Examinons d’autres noms de la mycologie qui parlent de la terre :

Le Clitocybe géotrope (du grec gê : terre, et tropê : action de se retourner), montre un enroulement persistant du bord du chapeau… tourné vers la terre ; les Geoglossum sont de petites langues noires sur le mordoré des mousses et des sphaignes ; Geopyxix carbonaria (du grec puxix : boîte en buis) est une sorte de petite coupe sur les places à feu ; et l’Inocybe geophylla a des lames couleur de terre (brun-gris).
Notre Geopetalum geogenium*, textuellement Pétale de terre né de la terre, est un champignon peu courant, affine des pleurotes, qui épanouit çà et là ses touffes brunes de pétales, recouverts d’un copieux feutrage blanc grisâtre, sur le bois pourri plus ou moins enfoui dans les bois de feuillus et de conifères du Berry.

(31 octobre 2019)

*Le nom actuel de notre champignon est Hohenbuehelia geogenia (genre dédié au mycologue autrichien Hohenbühel, 1817-1885).

La Lépiote pudique

Voilà un nom qui nous interpelle : où notre lépiote blanche place-t-elle sa pudeur ?

La difficulté première réside dans le mot pudeur lui-même – entaché, embrouillé d’un amalgame de considérations morales et puritaines, où s’entremêlent la honte, le déshonneur, la gêne, la timidité, la décence, la délicatesse, la discrétion, la réserve, la modestie…

Ceci étant, il faut bien se lancer dans une interprétation. Elle pourrait être la suivante : notre lépiote* est glabre et entièrement blanche – symbole de virginité – et ses lames sont affectées d’un léger rosissement (rosissement-rougissement de la pudeur).

Pour tenter de confirmer cette interprétation, convoquons quelques autres champignons pudiques.

L’Inocybe pudique est d’abord tout blanc avant de s’imbiber de rose. L’Hygrophorus pudorinus – plus que pudique car carrément pudibond – est d’emblée lavé de rosâtre et ses lames blanches sont vite envahies de teintes carnées. Le Cortinaire pudibond lui ressemble.

Notons une similitude réjouissante : une russule se nomme la Russule jeune fille (puellaris), eu égard à ses délicates teintes roses, rouges, pourpres… sûrement assimilées à un rougissement de timidité, de pudeur.

À contrario, évoquons aussi le plus célèbre des champignons impudiques, l’exhibitionniste Phallus impudique, appelé aussi Satyre puant.

(24 octobre 2019)

*Le nom scientifique de la Lépiote pudique : Leucoagaricus leucothites (Vittadini) Wasser, témoigne de son aspect de rosé à lames blanches. Comestible de choix (mais attention de ne pas la confondre avec les amanites blanches), elle pousse dans l’herbe des prairies et des pelouses.